
Mardi 6 octobre 2026, les entreprises OI-France et Kaefer Wanner seront jugées pour homicide involontaire devant le tribunal correctionnel de Libourne, en Gironde.
Le 3 janvier 2023, Sébastien en était au deuxième jour d’une nouvelle mission d’intérim en tant que cordiste. Il intervenait pour le compte de la société Kaefer Wanner lorsqu’il a fait une chute mortelle en passant au travers d’une plaque translucide non sécurisée sur un toit industriel de la verrerie OI, à Vayres.
En ce début d’année 2023, Sébastien est cordiste depuis deux ans. Passionné et rigoureux, il enchaîne les missions d’intérim, notamment sur des chantiers d’éoliennes offshore. Partout, ses collègues et responsables sont contents de son travail appliqué.
Quelques semaines avant, il accepte la proposition d’une nouvelle mission d’intérim pour ce début d’année. Un des deux anciens fours de la verrerie OI-Vayres est en train d’être remplacé. Sur ce chantier d’ampleur, Kaefer Wanner se charge du nettoyage et désamiantage des gros aérateurs servant de cheminée au four. Depuis début décembre, plusieurs cordistes équipés de combinaisons et de masques grattent les parois intérieures et aspirent les poussières de combustion et éclats de peinture amiantée.
En parallèle, une autre entreprise est chargée quant à elle de sécuriser l’ensemble des toitures autours des aérateurs, notamment par la pose de grilles anti-chute au-dessus des fragiles plaques translucides parsemant le toit. Cette sécurisation fait suite à l’accident d’un autre ouvrier qui trois ans plus tôt avait été gravement blessé en chutant au travers de l’un de ces translucides.
Alors que le chantier est arrêté durant la période de Noël, le vent décroche les bâches de protection installées à l’intérieur de l’aérateur pour retenir les poussières amiantées.
Mardi 3 janvier, Sébastien débute sa mission tandis que le chantier reprend doucement.
Alors qu’une partie de l’équipe remet en place les bâches depuis l’intérieur de l’aérateur, Sébastien est chargé avec un autre collègue de fixer le bas de ces bâches depuis l’extérieur de l’aérateur et d’aspirer les poussières répandues sur le toit. Eux aussi en combinaison et équipés de masque intégral pour le risque amiante, ils avancent ainsi engoncés le long d’une bande étroite de toit située entre l’aérateur et une rangée de translucides. Certains sont déjà recouverts d’une grille, d’autres non.
Au cours de l’opération, Sébastien doit aller chercher du matériel manquant. En rejoignant un chemin en caillebotis situé légèrement en contrebas sur le toit, il met accidentellement le pied sur un des quatre derniers translucides encore non sécurisés. Visiblement non connecté à la ligne de vie à cet instant précis, il chute de 15 mètres à l’intérieur de l’usine et décède rapidement malgré l’intervention des secours.

Aucune protection collective contre les chutes
Pourquoi OI n’a pas simplement attendu la fin de la sécurisation de la toiture avant de demander à Kaefer Wanner de débuter ses travaux ?
En tant que donneur d’ordre, il s’agissait pourtant de sa responsabilité d’assurer cette coordination des travaux. À un jour près, l’ensemble des translucides auraient été munis de grilles empêchant physiquement toute possibilité de chute. Et cela alors même qu’un accident grave s’était produit trois ans avant, dans la même zone, et dans les mêmes conditions…
De son côté, pourquoi Kaefer Wanner a accepté de faire intervenir ses salariés dans de telles conditions ?
Spécialisée dans le montage d’échafaudage industriel, cette entreprise avait pourtant tout le matériel et l’expérience nécessaires pour proposer une sécurisation de la zone par le biais de protections collectives provisoires avant leur intervention. Plus légères et rapides à mettre en place qu’un platelage en échafaudage, de nombreuses autres solutions de protection provisoire existaient pourtant, comme des treillis anti‑chute spécialement conçus pour sécuriser ce type de translucides le temps d’un chantier.
Au lieu de cela et pourtant informée du précédent accident survenu trois ans plus tôt, Kaefer Wanner ne s’est pas posée la question des solutions de protections collectives.
Comme bien trop souvent dans le BTP, le réflexe de l’utilisation des EPI (équipements de protection individuelle) s’est imposé comme seule évidence. Ici avec la mise en place d’une simple ligne de vie en corde.

Des protections individuelles réellement adaptées ?
Rappelant les règles élémentaires du code du travail, l’inspection du travail et l’ensemble des organismes de prévention martèlent pourtant sans cesse en quoi les employeurs doivent recourir en priorité à toute solution de protection collective techniquement possible. Car à défaut, c’est toute la sécurité qui ne repose alors plus que sur les salariés eux-même et l’efficience de l’utilisation des EPI. Sans protection collective, plus rien ne permet alors d’éviter l’accident lorsqu’un aléa survient : attention portée sur la tâche à réaliser, danger mal identifié par les travailleurs, fatigue, défaut d’information et formation, … À l’inverse, l’utilisation de protections collectives ne nécessite généralement aucune formation ni action particulière de la part des travailleurs.
De plus, cette ligne de vie était-elle parfaitement adaptée à la configuration ?
Installée dans un passage étroit, le moindre faux pas pouvait mener à une chute que cette ligne de vie ne pouvait qu’arrêter une fois en plein vide, sans empêcher réellement de tomber.
Confectionnée avec une seule corde, une ligne de vie permet de toute façon de ne sécuriser qu’une seule personne par intervalle, non pas deux.
Pour passer les points d’ancrage intermédiaires, seule une longe anti-chute double permet de rester toujours connecté.
À son extrémité, la ligne de vie aboutissait sur un trou béant dans le toit (construction en cours) qu’il fallait longer avant d’atteindre le bout du chemin de toit, munis que de la moitié de ses gardes corps et jonché de plaques caillebotis non fixées et prêtes à glisser.
Engagé en premier sur la ligne de vie, avec son collègue derrière lui, Sébastien s’est donc trouvé confronté à ces questions lorsqu’il a eu besoin d’aller chercher le matériel manquant.
Juste avant sa chute, un témoin l’a aperçu dos au translucide avant de se retourner, de mettre le pied dessus et passer au travers. Probablement hésitant à ce moment-là devant la somme de choix inadaptés lui faisant face.
À ce moment précis, s’est-il retrouvé détaché car de ne disposant pas de longe double pour franchir le point d’ancrage intermédiaire? A-t-il estimé plus sûr de rejoindre le chemin de toit par l’intervalle bien plus large entre deux translucides, que de longer l’étroite bande de toit entre le trou béant et le dernier translucide ? Avait-il conscience du risque que représentait les translucides ? Savait-il tout simplement que certains d’entre eux n’étaient pas sécurisés ? Ayant la vision réduite par le masque qu’il portait, a-t-il vu que ce translucide-là n’était pas protégé ? Avec l’empilement d’EPI (masque, combinaison étanche, bottes, harnais, casque antibruit…) n’a-t-il pas été entravé dans ses mouvements ?
Peut-être un mélange de l’ensemble de ces raisons…
Accidents du travail : des drames… pourtant évitables
Ce qui est sûr, c’est que Sébastien a perdu la vie le deuxième jour de sa mission, durant la première heure du travail qu’il était chargé de réaliser, au travers d’un des quatre derniers translucides encore non sécurisés et la veille de la fin de la pose des dernières grilles qui auraient empêché tout risque de chute…
Sébastien avait 43 ans et toute la vie devant lui.
Le choc du drame a lourdement secoué ses proches. Peu de temps après, Patrick, son papa, et Maryse, sa maman, ont tous deux développé des pathologies cancéreuses. Patrick en est décédé un peu plus d’un an après, et Maryse poursuit aujourd’hui encore les soins. Sébastien, était aussi le seul frère de Coralie, qui doit aujourd’hui apprendre à vivre privée de fratrie.
Sébastien fait partie des 41 cordistes ayant perdu la vie depuis 2006.
Une hécatombe rapportée aux quelques 6000 équivalents temps plein des cordistes en activité.
Il fait également partie des 149 ouvriers du BTP qui en 2023 ne sont pas rentrés chez eux après leur chantier.
Loin d’une somme de drames inéluctables, les accidents du travail sont la conséquences directe des entorses quotidiennes aux règles élémentaires de prévention fixées par le code du travail.
Loin de simples et uniques « faute humaine » auxquelles il est si facile de s’arrêter, les causes des accidents sont systématiquement multiples et très majoritairement liées à des défaillances organisationnelles.
En toutes circonstances, et plus encore dans l’actuel contexte économique contraint, la sécurité des travailleuses et travailleurs est en permanence mise en balance avec les enjeux de délai et de rentabilité.
Le 3 janvier 2023 à Libourne, le décalage d’une journée au planning et la pose de quatre grilles auraient permis de sauver une vie.

Mardi 6 octobre, soyons nombreuses et nombreux à venir soutenir les proches de Sébastien. Notre association et syndicat de cordistes, la fédération CGT construction (CGT FNSCBA) et le collectif Familles : Stop à la mort au travail seront présents.
En hommage à Sébastien,
Pour nous montrer solidaires avec ses proches et ses amis.
Pour exprimer à quel point ces drames doivent cesser.
MARDI 6 OCTOBRE dès 8h
RASSEMBLEMENT
devant le tribunal correctionnel de LIBOURNE
(22 rue Thiers)
